L'évolution des pratiques équestres intègre désormais des données issues de la recherche scientifique, modifiant durablement le rapport au matériel. Si l’équitation a longtemps reposé sur des méthodes empiriques ou militaires, l’émergence de l’ergonomie, appliquée au harnachement, propose une approche centrée sur le confort physique de l'animal. Isabelle Forys, ergonome du bridon et du mors (plus communément appelée « bit and bridle fitter ») intervient auprès des cavaliers pour ajuster ces outils techniques.
Une approche biomécanique du harnachement
Le métier d’ergonome équestre consiste à adapter chaque pièce de l’équipement à la morphologie singulière du cheval. L'enjeu dépasse le simple confort esthétique : il s'agit d'une nécessité biomécanique. « Mon objectif est de faciliter les mouvements du cheval parce que le matériel exerce des points de pression significatifs sur sa tête », explique Isabelle Forys. En limitant ces contraintes, l'ergonome cherche à améliorer la locomotion de l'animal, favorisant ainsi une pratique sportive plus fluide.
Cette discipline s'appuie sur une décennie d'études scientifiques qui ont permis de documenter l'impact des outils de communication, comme le mors, sur les tissus mous et les structures osseuses de la bouche et du crâne. Selon la spécialiste, ces données obligent les professionnels à reconsidérer des habitudes de sellerie parfois jugées « désuètes » face à la réalité physiologique.
Sortir des idées reçues sur la sévérité du mors
L’un des points cardinaux de l’intervention d’Isabelle Forys concerne la perception du mors. Ancienne enseignante issue d'une formation classique influencée par l'école militaire, elle a radicalement changé de perspective après avoir constaté les effets d'un matériel adapté sur ses propres chevaux. Elle insiste sur le fait que la dangerosité d'un mors réside moins dans sa forme que dans son inadaptation.
« Un matériel mal adapté crée une incompréhension qui fait que le cheval ne répond pas comme on l’attendrait », souligne-t-elle. Des équipements de mauvaise qualité ou mal ajustés peuvent engendrer des blessures irréversibles, telles que des suros ou des lésions de la muqueuse buccale. Pour l'ergonome, l'absence de douleur est le préalable nécessaire à un véritable « partenariat » entre le cavalier et sa monture. Un mors bien choisi permet d'obtenir une réponse claire sans nécessiter d'actions coercitives.
Un marché de l'équipement à deux vitesses
Malgré une prise de conscience croissante, l'accès à du matériel ergonomique reste complexe pour le grand public. Isabelle Forys note un décalage entre les produits distribués par les grandes enseignes généralistes et les outils techniques utilisés par les ergonomes. Elle pointe notamment les défauts de conception des produits d'entrée de gamme : « Certaines articulations des mors, souvent dans des modèles bas de gamme, ne sont pas biseautées et sont tranchantes, créant ainsi des blessures. »
À l'inverse, certaines marques spécialisées intègrent désormais ces paramètres ergonomiques dès la conception, supprimant les arêtes vives et optimisant la répartition des pressions sur la nuque et la mâchoire.
La fin du « matériel magique »
Isabelle Forys invite les propriétaires à la prudence face aux discours marketing promettant des solutions universelles. À l'instar de la chaussure humaine, l'équipement équestre ne peut faire l'objet d'un standard unique. « On peut tous chausser du 38, mais on n’a pas la même forme de pied et on ne va pas supporter les mêmes chaussures », illustre-t-elle.
Chaque cheval présentant une anatomie différente, l'adaptation individuelle reste la seule voie pour garantir l'intégrité physique de l'animal. La spécialiste encourage ainsi les cavaliers à s'informer et à prendre du recul sur les solutions « prêtes à l'emploi », au profit d'une analyse technique et personnalisée.